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Colloque — 13 et 14 septembre 2016 — Conservatoire National des Arts et Métiers, Paris

Le travail encadré par des dispositifs

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Le travail, dans les grandes entreprises privées, organisations publiques, structures associatives, comme celui qui est requis dans la production dite « collaborative », est aujourd’hui massivement encadré par des dispositifs : dispositifs de finalité1, dispositifs de procédés2 – le plus souvent intégrés dans des systèmes numériques en réseau – et enfin, dispositifs d’enrôlement3. Composés d’éléments hétéroclites mais articulés, ces ensembles peuvent en effet être qualifiés de « dispositifs », au sens foucaldien du terme, comme au sens développé, dans cette tradition, par Agamben (2007). Ils prescrivent, outillent et contrôlent l’activité quotidienne des travailleurs et travailleuses4, qu’ils soient salariés, intérimaires, sous-traitants, auto-entrepreneurs et même consommateurs.

Les dispositifs encadrant la production, la vente et l’administration se sont imposés progressivement comme des faits sociaux dès le début du XXe siècle, en concomitance avec l’émergence de la « science de l’organisation » (Wren, 2005). Les préceptes énoncés par Taylor et Fayol s’accompagnent d’une panoplie de techniques et outils (organigrammes, budgets, tableaux de coûts standards, diagrammes de Gantt, fiches de description de postes de travail…) qui équipent le nouveau savoir organisationnel et lui offrent des appuis matériels (Fridenson, 1987 ; Nelson, 1980 ; Peaucelle, 2003). Les principes du systematic management, qui accordent une place croissante aux outils de contrôle et de communication, visent ainsi à remplacer les décisions singulières par des procédés gestionnaires de plus en plus formalisés et standardisés (Chandler, 1977 ; Yates, 1989). Le souci de la rationalisation traverse la conception et le processus d’implantation de ces dispositifs, au croisement des logiques professionnelles, organisationnelles et aussi idéologiques (Cohen, 2001 ; Henry, 2012a ; Moutet, 1997). Ils sont au service des processus de normalisation (par exemple comptable), aussi bien dans les entreprises que dans les administrations étatiques (Touchelay, 2011). Ils sont en ce sens une prolongation de la rationalisation repérée par Max Weber (1995).

Depuis les années 1980, ces dispositifs ont été démultipliés de manière nette dans les grandes organisations (Benedetto, Maugeri et Metzger, 2011 ; Berry, 1983 ; Boussard, 2008 ; Dujarier, 2012 ; Girin, 1983 ; Hatchuel et Weil, 1992 ; Hibou, 2012 ; Maugeri, 2001). Le déploiement du Nouveau Management Public a considérablement étendu l’emprise des dispositifs aux organismes publics (Bruno et Didier, 2013 ; Henry, 2012 b ; Lascoumes et Le Galès, 2011 ; Le Galès et Vézinat, 2014 ; Moisdon, 2012). Nous le retrouvons également dans le secteur associatif dit de l’«économie sociale et solidaire » (Hoareau et Laville, 2008 ; Lazuech, 2006 ; Moulévrier et Hély, 2013.). Les dispositifs de gestion organisent ainsi l’inscription des valeurs du capitalisme dans les pratiques organisationnelles des entreprises (Boltanski et Chiapello, 1999).

Alors que les travaux des historiens de la gestion se sont concentrés sur la généalogie des dispositifs rationalisateurs, à partir notamment des outils comptables et financiers (Berland, 2002 ; Loft, 1986 ; Miller, Hopper, Laughlin, 1991 ; Entreprise et histoire, 1996), la sociologie du travail, depuis sa création, a essentiellement porté le regard sur leur réception, que ce soit dans l’industrie (Coriat, 1994 a et b ; Crozier et Friedberg, 1977 ; Durand, 2006 ; Durand, 2012 ; Friedmann, 1964 ; Linhart, 1981 ; Rot, 2006 ; Roy, 2006 ; Terssac et Mignard, 2011) comme dans les services (Benedetto-Meyer et Metzger, 2014 ; Boussard, 2001 ; Dujarier, 2012 ; Epstein, 2005 ; Fondeur et Lhermite, 2013 ; Hanique, 2004 ; Keraudren, 1993 ; Reynaud, 1988 ; Weller, 1998). Ils rendent compte, par des enquêtes empiriques, des dynamiques sociales d’appropriation, régulation, domination ou subversion de ces divers dispositifs d’encadrement du travail et du marché (Bandt et Gadrey, 1990 ; Bidet et al, 2003 ; Boussard et Maugeri, 2003 ; Cochoy, 2012 ; Segrestin 1997 ; Vatin, 1996).

Mais la sociologie s’est également intéressée aux processus de fabrication, diffusion et circulation des dispositifs managériaux, à partir des logiques institutionnelles, professionnelles et de marché. Sociologues et gestionnaires notent l’existence de phénomènes de « modes » managériales (Abrahamson, 1996 ; Bruno, 2013 ; Brunsson et Jacobsson, 2000 ; Chiapello et Mejdad, 2007 ; Maugeri, 2001 ; Meyer et Rowan, 1977 ; Midler, 1983). La sociologie du travail, enfin, a abordé, en outre, le travail ordinaire de ceux qui fabriquent, commercialisent, diffusent et justifient ces dispositifs (Belorgey, 2010 ; Boussard, 2009 ; Dujarier, 2015 a ; Jacquot, 2014 ; Terssac 2002 ; Villette, 2003). Car il s’agit bien d’un travail.


[1] Management par les objectifs, tableaux de bord, benchmarking, évaluation, pilotage par la performance…

[2] Protocoles, procédures, scripts conversationnels, modélisations, démarches et méthodes d’« amélioration continue », d’« optimisation » des flux, de la qualité, de la réduction des risques, des ventes…

[3] Plans de communication et de « participation », incitations matérielles et symboliques, menaces sur l'emploi…

[4] Pour le confort de la lecture, le masculin neutre sera utilisé dans la suite du document, mais il rend bien compte d'un groupe de travailleurs mixte.