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Colloque — 13 et 14 septembre 2016 — Conservatoire National des Arts et Métiers, Paris

Les producteurs et diffuseurs des dispositifs : des cadres comme les autres ?

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C’est cette investigation du travail ordinaire des producteurs et diffuseurs des dispositifs d’encadrement du travail que le colloque voudrait privilégier. Il s’agit de mieux comprendre les formes contemporaines d’organisation, d’encadrement et de contrôle, en ouvrant la boîte noire de l’activité qu’il suppose. Une analyse empirique de ce travail et de ces travailleurs permet de resituer les dispositifs (outils, méthodes, procédures, normes, etc.) comme le résultat d’un processus socialement construit et organisé. Ce faisant, elle permet de réinterroger les hypothèses naturalistes, idéologiques, économicistes ou psychologisantes sur le management et la gestion.

Ce colloque propose d’explorer l’hypothèse selon laquelle comprendre la façon dont les dispositifs sont produits, permet de mieux comprendre ce qu’ils font à ceux dont ils encadrent le travail. En d’autres termes, le colloque se propose de contribuer à une sociohistoire du travail de ceux qui conçoivent et fabriquent les transformations managériales dans les organisations contemporaines.

Ces producteurs de dispositifs d’encadrement sont des « fonctionnels » que l’on trouve généralement dans les fonctions stratégie, ressources humaines, pilotage, contrôle de gestion, méthodes (industrielles, commerciales, logistiques et informatiques), marketing, finances, fiscalité, communication (interne, publicitaire, financière, institutionnelle…), comme chez les spécialistes de systèmes d’information (ERP, Internet, traçabilité, automatismes, algorithmes…), les responsables de la « conduite du changement », des « démarches » d’optimisation (qualité, lean, reengineering…) et « des missions transversales » signant la mise à l’agenda de nouvelles problématiques (RSE, diversité, écologie...). Il s’agit également des salariés d’officines de prestations managériales, tels que les consultants, auditeurs, formateurs, « experts », eux-mêmes structurés dans ces diverses spécialités.

Ces travailleurs sont, en France, presque systématiquement des cadres. La sociologie des cadres a montré que la construction sociale de ce statut particulier masque une grande hétérogénéité de la catégorie (Boltanski, 1982 ; Bouffartigue, 2001 ; Gadéa et Bouffartigue, 2000). Des travaux ont alors cherché à distinguer différents segments de cadres, marqués par des conditions de travail, d’emploi, de trajectoires, de consommation de biens culturels différenciés (Gadéa, 2003). Les enquêtes tracent également les transformations du rapport au travail des cadres (Courpasson et Thoening, 2008 ; Cousin, 2008 ; Dupuy, 2005 ; Bouffartigue, Gadéa, Pochic, 2011).

Derrière cette diversité de profils et trajectoires, l’« invention » des cadres est le résultat d’une quête de reconnaissance socioprofessionnelle qui passe par l’affirmation d’une culture du travail faite de compétences techniques communes, d’aspirations de carrière, de responsabilités, de contrôle et d’encadrement partagées (Freeland, 2001 ; Rhulmann, 2010 ; Zunz, 1990). La place des femmes dans cette catégorie s’est progressivement accrue. Elle- même donne lieu à l’apparition de nouveaux dispositifs. En outre, elle vient questionner, en la pénétrant, la conception de la hiérarchie lorsqu’elle les exclue.

La montée d’une catégorie de cadres chargée d’organiser le travail des autres, à distance, par la médiation de dispositifs est observée avec régularité par les sociologues du travail, depuis les années d’après Seconde Guerre mondiale : l’apparition des « bureaux des méthodes » (Friedmann et Naville, 1961/62 ; Mallet, 1963 ; Weil, 2002), l’articulation entre fonctions de staff et de line (Dalton, 1959), puis la « croissance du système de gestion » (Touraine, 1962, p. 35) a donné naissance à une « technostructure » (Galbraith, 1989 ; Mintzberg, 1982 ; Stinchcombe, 1965) composée de cadres « politiques » distincts des « cadres techniques » (Benguigui et Montjardet, 1984), tandis que les consultants connaissent une croissance de leur activité, de leurs effectifs et de leur influence sociale (Henry, 2012a ; Kipping, 2001 ; McKenna, 2006). Les observateurs signalent leur pouvoir organisationnel croissant, jusqu’à être qualifié de « polyarchie » (Bell, 1976). Avec l’avènement du « gouvernement à distance des très grandes entreprises » (Cohen, 2001), l’encadrement exercé par les dispositifs se distingue de celui, « en chair et en os » des managers de proximité (Mispelblom Beyer, 2006). Or, le poids démographique des cadres produisant et agissant les dispositifs dans les organisations — bien que délicat méthodologiquement à établir (Dujarier, à paraître) —, comme leur rôle dans la prescription et le contrôle du travail vont de pair avec leur influence normative dans la société (Gaulejac, 2004 ; Ogien, 2010), et ce, bien que leur légitimité sociale soit questionnée (Dejours, 1998 ; Graeber ; 2013 ; Weick, 2013).